La brutale réalité de la précarité énergétique

14 mars 2015 09:09
Pompe à essence
Chapô

Les travaux d’Auxilia sur les liens entre précarité et mobilité ne datent pas d’hier. Nous souhaitions cependant approfondir notre connaissance des réalités de la vie quotidienne de nos concitoyens pour qui se déplacer peut représenter un effort, parfois considérable.

Dans le cadre du PREDIT, nous avons donc mené, entre 2012 et 2014, un projet de recherche portant sur les Politiques de mobilité dans les territoires peu denses pour les publics en difficultés sociales et professionnelles. En collaboration avec Jean-Pierre Orfeuil, ingénieur statisticien et ancien professeur émérite à l’Institut d’Urbanisme de Paris, nous avons ainsi analysé selon une approche originale les données brutes de l’Enquête Nationale Transports Déplacements (ENTD, INSEE 2008) qui porte sur plus de 13 000 ménages.

Les résultats de cette étude sont édifiants.

Tout d’abord, le phénomène de dépendance automobile est vérifié : on trouve trois fois moins d’adultes sans permis en milieu rural en comparaison au milieu urbain dense ; treize fois moins de ménages sans aucun permis et dix-sept fois moins de ménages sans aucune voiture. Ainsi, « seuls » 12,9% des ménages les moins aisés* qui vivent dans les territoires peu denses n’ont pas de voiture.

Sans surprise, les distances parcourues sont doublées entre urbain dense et milieu très peu dense, tous modes confondus ; elles sont même triplées lorsque le mode de déplacement principal est la voiture. Mais il ressort de l’étude que, quelle que soit la densité du territoire où ils vivent, les ménages les moins aisés parcourent des distances nettement inférieures à la moyenne : inférieures de 25% tous modes confondus, et de 38% en voiture. 

Si l’on constate logiquement que la part de la dépense automobile est bien plus élevée dans le budget des habitants des territoires ruraux les moins denses que dans celui des citadins (17 % vs 4 % tous revenus confondus), on retiendra surtout que, pour les ménages les plus pauvres*, le coût logement + voiture s’élève à 43 % du budget. Il atteint même 40% pour les citadins et 50% en milieu rural, où la part de la voiture excède parfois 20% du budget du ménage.

Pour les ménages les moins aisés, la « voiture comme passager » est devenue le mode de déplacement majoritaire en dehors des grandes villes. Ces pratiques multiformes de covoiturage représentent 41,4% de part modale hors villes et banlieues et même 52,4% dans les zones dépourvues de Périmètre de Transports Urbain et de commerces de proximité : un constat tout à fait inédit. 

Enfin, on s’est intéressé en particulier aux 12% de ménages français qui vivent sans voiture. Ces ménages ne sont pas « enfermés », mais ils ont une mobilité restreinte : 15 km parcourus par jour, contre 32 km pour les ménages motorisés. Un différentiel de plus de 17 km qui porte, pour 10 km, sur le défaut d’emploi ou des distances au travail plus faibles. Compte tenu des contraintes budgétaires, le territoire accessible se réduit donc fortement à mesure que la densité des territoires diminue.

Un court du baril retrouvant les niveaux de 2008 (140 $) génèrerait un surcoût annuel 2,7 fois plus important pour les ménages en territoires peu denses, la voiture étant responsable de plus de 97% de ce surcoût. Cette projection met en exergue l’influence très nette de la présence de commerces de proximité sur les dépenses énergétiques des ménages, et ce quelle que soit la typologie du territoire habité : ainsi la présence de commerces de proximité atténuerait de 8% à 11% le surcoût généré pour les ménages les moins aisés, les « précaires ». Pour les ménages du deuxième quartile, les « vulnérables », cette atténuation serait de 5% à 9%. Cela donne une mesure de l’importance de ces commerces comme facteur de résilience du territoire.

De véritables drames sociaux en puissance se lisent en filigrane dans cette analyse. On considère aujourd’hui qu’un ménage accordant plus de 10% de ses revenus à ses besoins énergétiques est en situation de précarité énergétique. Nos modélisations montrent que les ménages avec de faibles revenus et ne disposant pas de commerces de proximité sont en situation – ou future situation – de précarité énergétique, et ce sur la seule base des dépenses de mobilité.

Les territoires périphériques, où se concentrent les ménages précaires et vulnérables, sont donc des terres d’innovation pour la mobilité

Marc Fontanès, Responsable du pôle Mobilité Durable d’Auxilia, Jean-Pierre Orfeuil, spécialiste des mobilités urbaines, et Xavier Coudert, Consultant

 

Projet de recherche Publics en difficultés sociales et professionnelles dans les territoires peu denses, réalisé par auxilia dans le cadre du programme PREDIT

Note méthodologique

Recherche basée sur l’ENTD 2008, menée auprès de 13 327 ménages, que nous avons répartis sur une typologie de lieux de résidence ciblant la densité du territoire, la proximité de services de transport, la proximité de commerces. On passe ainsi de l’urbain très dense au rural profond, avec plusieurs niveaux intermédiaires. Nous avons pris en compte le niveau de vie des ménages, par quartiles, et regardé de près leurs dépenses de mobilité et de logement. Plusieurs modélisations ont ensuite été réalisées : mobilité quotidienne par mode de transport et distance parcourue, coût économique associé à la mobilité quotidienne et notamment à l’utilisation de la voiture, impact carbone associé à la mobilité quotidienne, vulnérabilité actuelle et future face à une hausse future du prix du carburant.  

* Ménages du 1er  quartile : revenus simulés par unité de consommation (unité de mesure permettant  de comparer des ménages entre eux) compris entre 0 et 958 €  par mois.

** Ménages du 2ème quartile : revenus simulés par unité de consommation (unité de mesure permettant  de comparer des ménages entre eux) compris entre 959 et 1333 €  par mois.

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